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Cher Maurice,
Les relations internationales se tendent considérablement. On le constate en Europe via la guerre en Ukraine avec la participation récente de la Corée du Nord, au Moyen-Orient avec le conflit armé autour d’Israël avec en toile de fond l’Iran, et enfin, en Asie avec les tensions autour de Taïwan. J’en suis à craindre une troisième guerre mondialisée, soit 80 ans après la fin de la Seconde. Face à cette constatation, je repense à ton article « Où suis-je entre la solidarité et le témoignage pour la paix ? » où tu relates une réunion d’Amis Quakers en Allemagne, publié dans LdA de France de l’été 2023. Tu exposes le dilemme que certains ressentent face à un pays agresseur, et à passer outre le commandement « Tu ne tueras point » (Dt 5/17). A la fin de ton article, tu demandes qu’en est-il auprès des Amis de France. Pour ma part, homme de foi, et comme les quakers qui nous ont précédés, je suis très attaché au Décalogue et aux diverses recommandations de Jésus. A mon sens elles sont bien plus que des indications morales, ou de bonnes règles pour le bien vivre ensemble. Elles sont des portes que l’on ouvre sur la Vie. Elles sont la raison même. Ce dilemme, tu le décris ainsi : « il en va ici comme dans toutes les situations d’incompatibilité entre l’ambition de se conformer à une attitude considérée comme juste ou souhaitable et l’impossibilité de vivre réellement cette attitude dès qu’elle exige un sacrifice de nous-même ou d’autrui ». Tu as mis le doigt là où ça fait mal. Jésus nous recommande : « Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut plaider contre toi et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais- en deux avec lui. » (Mt 5/39-41) Ce n’est pas une invitation à devenir une victime, mais ce n’est pas non plus une invitation à devenir un agresseur, c’est une invitation à trouver une troisième voie. J’en parlais à des amis catholiques, l’un d’eux dit « Là, il faut être créatif ! » Il a prononcé le bon mot. Je pense à l’entre-deux-guerres où un mouvement pacifique de grande ampleur avait émergé avec ce slogan « Plus jamais ça ! » Ce mouvement, basé sur l’émotion, s’effondra comme un château de cartes. Du coup, de 15 millions de morts lors de la Première Guerre, on passa à 55 millions de morts lors de la Seconde, avec tout son lot d’horreurs, d’effrois et de ténèbres. Fort de cette malheureuse expérience, je suis convaincu qu’il nous faut prévenir les calamités à venir et annihiler celles déjà existantes en cherchant cette troisième voie. Offrir à la paix ce socle de raison.
Qu’en penses-tu cher ami ?
Dominique Boillaud (France)
Cher Dominique,
Merci d’entrer en matière en constatant à quel point la situation mondiale se détériore, sans qu’il semble possible de convaincre les belligérants de faire marche arrière et encore moins d’entendre raison. Je conviens avec toi qu’il est absolument nécessaire de trouver un moyen, ne soit-il que celui de la goutte d’eau que le colibri porte dans son bec pour contribuer à éteindre le feu, pour faire entendre la voix de la « raison du cœur » à tous ceux qui, aveuglés par la vanité et l’irrationalité de leur identification à des chimères nationalistes, se perdent dans leur orgie de violence destructrice. Quelle quantité de victimes, quelle ampleur de destruction de ressources et d’infrastructures, combien de villes détruites et de champs minés devront encore être déplorés, avant que les réserves de munitions soient épuisées, ou avant que les belligérants se rendent à l’évidence que toute leur violence ne mène qu’à leur propre extinction ? Mais quelle peut-être cette troisième voie, ce « socle de raison » comme tu dis ? Pour ce qui est de l’attitude nécessaire pour marcher sur cette voie, j’adhère absolument à la source jésuanique que tu esquisses. Je ne vois pas d’autre attitude qui puisse donner la force nécessaire à supporter ce qui se passe autour de nous et peut-être même avec nous. Envers et contre tout, il faut, comme Georges Fox nous encourage de faire, marcher au-devant du monde (presque plutôt que dans le monde) avec joie et nous adresser (avant même de répondre) à ce qui est de Dieu dans chaque être humain que nous rencontrons, avec la confiance immuable que nous donne la certitude de témoigner pour la Vie quoiqu’il arrive. C’est un peu ce que je m’imagine être quand Jésus dit : « Vous aurez des tribulations dans le monde ; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde ». Vaincre le monde signifie pour moi transcender le monde en soi-même, donc se savoir dans et de la Vie, même en restant du monde et en lui. Ainsi être raisonnable c’est reconnaître que la Vie veut se manifester dans tout ce qui vit et donc respecter la Vie sous toutes ses formes au lieu de se définir par des concepts intellectuels émanant de la poursuite de buts égoïstes et soutenus par des justifications arbitraires dénuées de bon sens et qui plus est de compassion. Si je ne suis pas d’accord de mourir au monde, je ne peux pas « naître à la Vie ». A mon avis, de s’engager sur la troisième voie, la voie de la non-violence, n’est possible qu’à cette condition. Comme je le disais dans ma conférence de 1993, en faisant le choix inconditionnel de la non-violence je dois assumer le deuil de toutes les victimes que la violence de l’autre fera. Ceci est le premier pas de l’attitude non-violente. Le second pas consistera en la préparation, l’établissement et l’entraînement de comportements de défense civile et civique soutenus par des structures et des moyens techniques appropriés. Je viens de lire un tract inspirant publié en Allemagne par l’Association pour la Défense Civile présentant un dialogue type entre une pacifiste et un sceptique, dans lequel il est esquissé comment il est possible aux victimes d’une invasion armée de se défendre concrètement sans armes et sans faire violence aux agresseurs.
Maurice de Coulon (Allemagne)
Cher Maurice !
Merci de ta réponse et du petit texte de Majken Jul Sørensen qui affirme que la défense armée face à un agresseur armé ne fait que retarder la paix et la solution du conflit. Je pense à cette phrase de Gandhi : « Ce n’est pas l’ennemi que vous avez à combattre, mais l’erreur de l’ennemi, l’erreur que commet votre prochain lorsqu’il lui arrive de se croire votre ennemi. Faites-vous l’allié de votre ennemi contre son erreur. » Voilà un propos empli de la raison dont parlait Jésus cité plus haut. Mais voilà, toutes ces recommandations ne peuvent s’appliquer comme on applique un texte de loi, ou comme lorsqu’on se conforme à une croyance. Ce socle de raison demande à être métabolisé, avec force d’âme, par l’expérience. L’expérience de Dieu en soi et en l’autre bien sûr, mais aussi l’expérience des maux qui dévastent l’humanité. Tu esquisses à merveille les premiers pas que l’on peut faire dans cette troisième voie par un gros travail sur soi-même pour aller vers l’autre. Je constate que les Ukrainiens lambda et les Russes ne se parlent pas. Pire, d’une même famille, séparés par la frontière, l’un pense que l’autre dit des mensonges. Idem dans les autres conflits. Il nous faut favoriser les liens entre les hommes lambda et rendre à tous, sans aucune exception, leur dimension divine. Tant que les hommes ne s’aimeront pas, nous en paierons le prix. Je crois que tous les deux nous esquissons quelques enjambées sur le chemin de cette troisième voie. Espérons que d’autres poursuivent cette réflexion et rendent petit à petit ce chemin praticable.
Dominique Boillaud
Cher Dominique,
Oui, le monde entier paie le prix du fait que les hommes ne s’aiment pas. Mais quelle est la raison de cette incapacité à s’aimer les uns les autres ? Est-ce uniquement leur immaturité, leur manque d’indépendance spirituelle, leur manque de personnalité propre ? Ou est-ce, peut- être, leur impossibilité existentielle à surmonter ou sublimer leur double nature d’animal doué de conscience réflexive ? Ou encore l’impossibilité de s’affranchir de la rivalité mimétique dans la convoitise d’appropriation des choses, autant matérielles qu’idéelles, auxquelles ils s’identifient ? Je pense que tant que l’homme ne pensera pas, ni ne ressentira pas en son for intérieur, donc ne vivra pas que « l’autre c’est lui », il ne pourra pas arriver à aimer foncièrement l’autre et par là même, restera capable de lui faire violence, aussi proche ou aussi éloigné de lui soit-il. Reconnaître que « l’autre c’est lui », implique un acte de prise de conscience de l’homme, dont émane la faculté de se raisonner lui-même, au moment où la nature émotionnelle et le mimétisme instinctif voudront prendre le dessus, et le pousser irrémédiablement à un acte de violence destructive. Ainsi à mon avis, le seul moyen d’établir la paix dans le monde est de redoubler d’effort dans la conscientisation de l’homme et de la société, ainsi que leur entraînement à la prise en charge de leurs impulsions belliqueuses, par leur raison ayant reconnu et intériorisé que « l’autre c’est lui ! »
Maurice de Coulon